Remise des clés avant la fin du préavis : la Cour de cassation refuse d'y voir une renonciation du bailleur
Le 4 juin 2026, la troisième chambre civile juge que reprendre les clés et signer l'état des lieux de sortie ne suffit pas à effacer les loyers du préavis. Ce que le bailleur gagne en droit, et ce qu'il peut perdre en trésorerie.
Besoin d'un accompagnement ?
Courtier, investissement locatif, gestion patrimoniale: nous pouvons vous orienter vers un prestataire.
EN RÉSUMÉ — Un locataire qui donne congé doit le loyer jusqu'au dernier jour du préavis, même s'il rend les clés trois semaines plus tôt. La troisième chambre civile de la Cour de cassation l'a redit le 4 juin 2026 (pourvoi n° 25-13.387) dans des termes qui ferment une porte : accepter les clés et signer l'état des lieux de sortie sont des constats matériels, pas une renonciation du bailleur. Bonne nouvelle pour le propriétaire — à condition qu'il voie que cette créance vaut souvent moins que la relocation qu'elle l'empêche de faire.
Le préavis n'est pas une durée d'occupation, c'est une dette de loyer
La confusion est universelle, et compréhensible. Le locataire raisonne en jours de présence : je pars le 12, je paie jusqu'au 12. Le droit raisonne en durée de contrat. L'article 15 I de la loi du 6 juillet 1989 est explicite : le locataire qui a donné congé « est redevable du loyer et des charges concernant tout le délai de préavis », et une seule exception y figure — si le logement est occupé avant l'échéance par un nouveau locataire, en accord avec le bailleur.
Le congé fixe donc une date de fin de bail. Ce que le locataire fait de son logement entre-temps — y dormir, le vider, en rendre les clés — ne déplace pas cette date d'un jour. Le préavis n'achète pas de l'occupation, il achète du délai : celui dont le bailleur a besoin pour retrouver un occupant. Sa durée varie selon le régime — trois mois en location vide, un mois en meublé ou en zone tendue — sa nature, non.
Ce que la Cour de cassation a refusé de déduire de la remise des clés
L'affaire tranchée le 4 juin 2026 est banale, et c'est ce qui la rend utile. Un locataire notifie son congé, quitte les lieux en avance, remet ses clés, signe l'état des lieux de sortie. Puis il conteste devoir les loyers restants : en reprenant les clés sans réserve, le propriétaire n'a-t-il pas implicitement accepté que le bail s'arrête là ?
La réponse de la troisième chambre civile est nette : l'acceptation de la remise des clés et l'établissement de l'état des lieux de sortie, qui « n'établissent que la libération des lieux », ne suffisent pas à caractériser la renonciation non équivoque du bailleur au paiement de l'intégralité des loyers du préavis. Le mot qui porte tout est équivoque. En droit français, on ne renonce pas à une créance par inadvertance ; il faut une volonté claire, et un acte matériel ambigu ne la remplace pas. Reprendre ses clés, c'est protéger son bien — pas offrir deux mois de loyer.
Deux sorties anticipées, une seule réellement sûre
Il reste deux façons de cesser de payer avant le terme. La première est légale et automatique : le logement est reloué et occupé avant l'échéance, avec l'accord du bailleur. Le loyer bascule sur le nouvel entrant — la loi interdit d'encaisser deux fois le même mois. La seconde est volontaire : le bailleur renonce, par écrit et sans ambiguïté, au solde du préavis. Un courriel de deux lignes suffit ; un silence, non.
Pour le bailleur, la leçon pratique pèse plus lourd que l'arrêt lui-même : tout écrit imprudent au moment de la sortie peut valoir renonciation. « Tout est réglé », « on est quittes » — griffonné sur un état des lieux, ce genre de formule est exactement ce que la Cour cherche quand elle traque le non-équivoque. L'état des lieux de sortie, régi par le décret du 30 mars 2016, sert à constater l'état du logement et rien d'autre.
Qui doit quoi, et sur quel fondement
| Situation | Loyer dû jusqu'au terme du préavis ? | Fondement |
|---|---|---|
| Congé du locataire, clés rendues en avance | Oui, en totalité | Art. 15 I, loi du 6 juillet 1989 ; Cass. 3e civ., 4 juin 2026, n° 25-13.387 |
| Congé du locataire, logement reloué et occupé avant le terme | Non, jusqu'à l'entrée du nouveau locataire | Exception expresse de l'art. 15 I |
| Congé du locataire, renonciation écrite et claire du bailleur | Non, dans les termes de l'écrit | Renonciation non équivoque |
| Congé donné par le bailleur, départ anticipé du locataire | Non, seulement le temps d'occupation effective | Art. 15 I, second alinéa |
| Préavis réduit à un mois (zone tendue, perte d'emploi, RSA/AAH…) | Oui, sur le mois — le motif raccourcit, il n'exonère pas | Art. 15 I ; motif à justifier dans le congé |
Deux lignes méritent une seconde de plus. Un préavis réduit change la durée, jamais la règle : le locataire qui obtient un mois doit ce mois entier. Et quand c'est le bailleur qui donne congé, la logique s'inverse — seul le temps d'occupation réelle est dû. Le droit protège ici la partie qui subit la décision de l'autre.
L'arbitrage économique : encaisser le préavis ou relouer plus vite
Un bailleur qui gagne en droit peut perdre en trésorerie, et c'est le vrai sujet. Supposons un logement à 800 € par mois — hypothèse de raisonnement, pas une moyenne de marché — libéré six semaines avant le terme d'un préavis de trois mois. Conserver la créance rapporte environ 1 200 €. Mais tant que le bail court, le logement n'est pas relouable : l'entrée d'un nouveau locataire éteindrait précisément cette créance.
Or la vraie perte, en gestion locative, n'est presque jamais le préavis : c'est la vacance qui le suit, et qu'aucun texte ne rattrape. Six semaines gagnées sur la remise en location — travaux, photos d'un logement vide, visites sans déranger l'occupant, entrée du suivant calée au lendemain du terme — valent souvent davantage que le solde réclamé. Le calcul n'est pas juridique, il est arithmétique. Un garde-fou toutefois : si vous relouez avant le terme, vous ne pouvez pas cumuler l'ancien loyer et le nouveau, et une remise commerciale doit être écrite pour ne pas s'étendre au-delà de ce que vous avez voulu céder.
Trois réflexes au moment de la sortie
- Ne rien écrire d'autre que l'état du logement sur l'état des lieux de sortie ; les comptes se règlent dans un document distinct.
- Dater la reprise des clés sans la commenter : elle prouve la libération des lieux — utile au décompte du dépôt de garantie, indifférente au loyer.
- Documenter l'état du bien, photos horodatées à l'appui : c'est au bailleur d'établir les dégradations, et un état des lieux numérique bien tenu vaut mieux qu'un souvenir.
FAQ
Mon locataire est parti un mois avant la fin du préavis : puis-je réclamer le loyer restant ?
Oui, sauf si vous avez reloué le logement à un nouvel occupant avant l'échéance, ou si vous avez renoncé par écrit à ce solde. Avoir accepté les clés et signé l'état des lieux de sortie ne vaut pas renonciation : c'est exactement ce que la Cour de cassation a jugé le 4 juin 2026.
Puis-je refuser de reprendre les clés pour préserver ma créance ?
Ce n'est ni nécessaire ni prudent. Depuis cet arrêt, la reprise des clés ne vous coûte rien juridiquement, alors qu'un refus vous priverait de la maîtrise du logement et retarderait le décompte du dépôt de garantie. Reprenez les clés, et gardez le silence sur les comptes.
Le locataire peut-il déduire du dépôt de garantie les loyers qu'il conteste ?
Non. Le dépôt de garantie n'est pas une avance sur les derniers loyers. Vous pouvez en revanche l'imputer sur la dette locative au moment du décompte, en le justifiant ligne par ligne dans le délai légal de restitution.
Et si je reloue le logement quinze jours avant la fin du préavis ?
La dette de l'ancien locataire s'arrête à la date d'entrée effective du nouveau. C'est l'exception écrite noir sur blanc à l'article 15 : le même mois ne peut pas être facturé deux fois. Anticipez-le dans votre calcul avant de fixer la date d'entrée du suivant.
Cette règle vaut-elle aussi en meublé et en bail mobilité ?
Le principe est le même en meublé, où le préavis est d'un mois : ce mois est dû en entier. Les baux dérogatoires obéissent à leurs propres textes ; vérifiez le régime applicable avant d'appliquer mécaniquement l'article 15.
Le courrier se prépare à partir d’une lettre de préavis gratuite sur ToutMonImmo.
Aller plus loin
Sources
- Légifrance - Article 15 de la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 (congé, loyer dû pendant le préavis)
- Légifrance - Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs
- Service-Public - Préavis et formalités du congé donné par le locataire (F1168)
- Légifrance - Décret n° 2016-382 du 30 mars 2016 (état des lieux et vétusté)
